UNDERGROUND d’Emir Kusturica (1995)

Proposé par Jeanba, rédigé par Phil.

“Il était une fois, un pays…”

Ivan dans Underground.

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Parce que ça change et que c’est quand même vachement plus sympa que nos habituelles chroniques, le Projet Skynet vous propose aujourd’hui le compte-rendu d’une interview totalement inédite avec Emir Kusturica. Puni pour avoir volé la collection de boules à neige de Jeanba, Phil a été privé du visionnage du film et obligé d’aller à la rencontre du réalisateur à Belgrade, capitale de la Serbie et théâtre de l’intrigue du film Underground. 20 ans après sa Palme d’Or et la polémique qui a suivi, ce bon Emir va donc raconter son film, puisque c’est quand même la personne la mieux placée pour le faire, sauf qu’il va en parler avec quelqu’un qui ne l’a pas vu. Ca lui rappellera ses sympathiques échanges avec Alain Finkielkraut et Bernard Henri-Lévy en 1995… Et oui, on est toujours aussi drôles au projet Skynet !

 

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Salut, Emir. Ca roule ?

Ben écoute, pas trop mal. Et toi ?

 

Tranquille, merci. UNDERGROUND-4-900X506.JPGOn va quand même faire vite parce que j’ai pas envie de m’éterniser dans ce bled, alors je te balance direct la première question qui brûle les lèvres de nos lecteurs : pourquoi un film sur l’histoire de la Yougoslavie ? Parce que bon, on a déjà vu plus fun comme sujet…

Ben déjà, je fais ce que je veux. Et ensuite, je sais pas si t’as fait gaffe, mais c’est mon pays d’origine en fait… Tu attaques fort, dis-donc ! Chapeau, la première question !

 

Ah ouais, c’est pas faux. Mais je croyais que ça n’existait plus, la Yougoslavie ?

Ben justement. Tu vois, j’ai moyennement bien vécu le fait de naître dans un pays qui n’existe plus aujourd’hui. Du coup, j’ai voulu raconter comment ça s’était passé, comment – en cinquante ans à peine –Underground-5629_9 on avait réussi à faire disparaître un pays. Comme ça, pouf ! Plus de Yougoslavie. Historiquement et politiquement parlant, il m’a semblé que la performance collective était tout de même assez remarquable. C’est pour ça que mon film s’étale du 6 avril 1941, date de l’invasion de la Yougoslavie par l’Allemagne nazie, à 1992 et le début de la guerre de Bosnie, qui a d’ailleurs commencé un 6 avril aussi. Délire la coïncidence, non ?

 

Super délire. Alors vas-y, fais-nous la courte : t’as fait comment, concrètement ?

Alors en gros, ça va pas être simple du tout. Surtout pour toi. J’ai créé une histoire, divisée en trois périodes, portée par un triangle narratif allégorique avec trois personnages (Blacky, Marko et Natalija) illustrant chacun, par leur profil psychologique et par leurs actions, ces trois notions que sont respectivement le peuple yougoslave, le régime communiste yougoslave et la Yougoslavie en tant que pays. Ensuite, j’ai parsemé tout ça d’une symbolique onirique et surréaliste ainsi que d’une évidente référence à la caverne platonicienne. Tu me suis ?

 

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Pas du tout. Ca a l’air carrément chiant ton truc en fait…

Mais non tu vas voir. Bon. En 1941, Blacky (le peuple) entre en résistance dans le seul but de sauver sa maîtresse Natalija (la Yougoslavie), cette petite coquine étant en train de répondre plutôt favorablement aux avances des Allemands. Finalement, il est fait prisonnier, torturé, et ne doit son salut qu’à son ami Marko (le régime communiste) qui s’empresse de le cacher dans sa cave (cave, Platon, souterrain, Underground… tu vois le truc ? Malin, non ?), où il planque aussi d’autres réfugiés depuis le début de l’invasion nazie. En 1944, à la fin de la guerre, Marko, qui est parvenu à séduire Natalija et devenu un proche de Tito (pourriture communiste !), fait croire à Blacky et aux autres, à l’aide de différents mensonges et autres astucieux stratagèmes musicaux, que la guerre continue et qu’ils doivent rester dans la cave à fabriquer des armes pour sauver la Mère Patrie. Ils font ça pendant vingt ans (quand même !) et permettent à Marko de se transformer en Lord of War (2005) et de devenir riche et puissant. Underground-5629_4Puis Tito meurt. Puis c’est la guerre et la fin de la Yougoslavie. Enfin voilà, j’aimais bien cette idée du triangle narratif et je trouve que ça fonctionne pas mal. D’ailleurs, je tiens à signaler qu’Alex De La Iglesia m’a gentiment piqué l’idée dans l’indifférence générale pour son film Balada Triste de Trompeta (2011). Mais bon, je m’en fous. Moi j’ai eu la Palme d’Or. Deux fois même !

 

Ouais bon, détends-toi, Emir. On est pas là pour régler des comptes. En tout cas, merci d’avoir un peu éclairci les choses. En revanche, ça n’a toujours pas l’air super léger, présenté comme ça. Comment as-tu fait pour rendre ces trois heures un peu moins indigestes qu’elles n’y paraissent ? Si tu l’as fait, bien entendu…

Rien de plus simple : j’ai rajouté une fanfare tzigane qui court partout sans jamais s’arrêter de jouer et de grosses quantités d’alcool ! Mon vieux pote Goran m’aide beaucoup dans ce sens-là. C’est ça qui donne son petit côté burlesque, festif et décalé au film. Ca et un trio d’acteurs complètement déjantés !

 

bcf5a5ec593c9c07f45b4ea5da1Ah ouais, pas con. Et côté “esthétique”, ça donne quoi ?

Comme je te le disais avant, j’aime beaucoup tout ce qui est symbolisme, onirisme, surréalisme, burlesque et tout ça. Sans vouloir me la raconter, j’aime bien faire des trucs intelligemment barrés. Du coup, j’en fous partout ! Par exemple, j’aime beaucoup Marc Chagall. Ses peintures m’ont toujours inspiré et je lui rends un petit hommage dans Underground avec la grosse scène du mariage au cours de laquelle la mariée arrive en volant. Enfin, avec les moyens du bord… Exactement comme dans les toiles de Chagall. Tout pareil ! Bref, je suis un gars comme ça, moi, je rends des hommages. Des symboles et des références de ce genre, j’en ai tellement mis dans tout le film que si je devais les énumérer, j’en oublierais très certainement.

 

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T’inquiète, on va laisser les gens se débrouiller un peu. Ils n’auront qu’à regarder le film. Et moi aussi d’ailleurs… En revanche, si je n’ai pas vu Underground, j’ai quand même vu ton film d’après, Chat Noir, Chat Blanc (1998), dans lequel il y a aussi un gros mariage et une fanfare qui court partout. Les deux films sont-ils comparables ?

Oui et non. Il y a de nombreux thèmes récurrents dans mes films : le mariage et la musique, c’est vrai, mais aussi les enfants, les personnages handicapés, les animaux, l’eau, le côté festif, etc. Tous ces thèmes peuvent être retrouvés dans les deux films mais ils n’en demeurent pas moins emprunts d’une poésie diamétralement différente. Chat Noir, Chat Blanc est une comédie, il n’y a aucun doute là-dessus.Underground, c’est un conte loufoque et tragique sur ma Yougoslavie disparue. Il commence par “Il était une fois, un pays…” mais , comme on le sait aujourd’hui, ne finit pas avec “Ils vécurent heureux et eurent beaucoup de petits pays”. Ah mince, en fait si… Enfin bref, tu m’as compris. Ce conte-là se termine mal, dans la douleur et la mort. Les Yougoslaves tels que moi ont perdu une partie de leurs racines, si ce n’est beaucoup plus. 1643-undergroundEt le cas de la Yougoslavie n’est malheureusement pas isolé. Underground, malgré son côté burlesque et parfois drôle, n’est pas fait pour faire marrer les gens. C’est une tragédie historique et politique racontant la disparition d’un pays et dénonçant la répétition de l’histoire. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’Underground s’achève sur : “Cette histoire n’a pas de fin.”

 

Bon eh bien si tes films n’ont pas de fin, cette interview, elle, en a une. Emir, merci beaucoup, c’était très intéressant et très sympa. J’irai voir ton film, c’est promis ! Il a pas l’air si mal en fait.

Merci à toi, c’était chouette. J’aime bien les interviews qui ne durent pas trop longtemps. Ca m’arrange d’autant plus que je dois répéter avec ma fanfare.

 

Ben voilà, tout le monde est content. Merci encore et bravo pour tes Palmes d’Or, ton groupe de musique, l’ensemble de ta carrière et ta coupe de cheveux. Allez, salut et bisous !

 

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Bande-annonce

 

Pour en savoir plus sur Underground, voici la fiche complète du film.

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