UN PROPHETE de Jacques Audiard (2009)

Proposé par Jeanba, rédigé par Phil.

“L’idée c’est de sortir un p’tit peu moins con qu’on est rentré.”

Reyeb dans Un Prophète.

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Vous connaissez les émissions comme Enquête Exclusive ou Le Droit de Savoir ? Ouais je sais, c’est pas terrible. Je serais même tenté de dire que c’est de la merde mais, au risque d’en froisser quelques-uns, je vais plutôt dire ça ne m’a jamais vraiment intéressé. C’est plus respectueux, plus poli… Oh et puis je fais ce que je veux, non ? Alors voilà, c’est de la grosse merde ! Ce type d’émissions faussement immersives aux fins politico-démagogiques dans lesquelles on suit des flics débiles balançant des vannes de beauf me font carrément vomir ! Voilà, c’est dit. Mais je crois que je me suis déjà un peu dispersé… Bref, qu’on aime ou non ce genre d’émissions, tout le monde voit le genre de sujet qu’ils adorent traiter :leprophet1 la prostitution des Roumaines du Bois de Boulogne, les dealers de Neuilly-sur-Seine ou la saisie d’une barrette de shit par Gégé, gendarme à Joué-les-Tours. Je suis donc prêt à mettre ma main à couper qu’ils ont dû faire un ou deux reportages sur la vie dans les prisons françaises. C’est bien leur came…

Alors voilà. Imaginez deux secondes un reportage du Droit de Savoir sur une maison centrale d’Île-de-France avec des murs, des fils barbelés, des visages floutés et des délinquants en jogging Tacchini proférant des insultes en verlan aux matons. Vous y êtes ? Ok.

Maintenant, imaginez qu’à la place d’un journaliste de TF1 vous avez Martin Scorsese derrière la caméra qui est chaud comme une baraque à churros pour vous offrir une immersion virtuose et ultra-documentée à la sauce Casino (1995). Et BIM ! Voilà qui vous donne Un Prophète, selon moi l’un des meilleurs films sur l’univers carcéral et, fait non-négligeable, un film français (ce qui est rare au Projet Skynet, il faut tout de même en convenir).

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Quand on me dit “film de prison”, je pense entre autres à La Grande Évasion (1963), aux Evadés (1994), à Zonzon (1998) ou encore au monumental Fortress (1992) (mais non, je déconne, ça va…). Dans tous ces films, en plus de nous montrer les rouages souvent méconnus du fonctionnement d’une prison, on nous confronte à des personnages dont on connaît la “vie d’avant” et qui ne pensent qu’à survivre et à sortir pour retrouver l’extérieur. C’est pas que je leur jette la pierre, hein… Moi aussi je crois que j’aurais envie de me barrer au plus vite. 1814_UN_PROPHETE_PHOTO1_w_450Mais dans Un Prophète, l’approche est sensiblement différente.

Malik El-Djebena (Tahar Rahim), matricule 35114T, rentre à la Centrale pour six ans. 19 ans, orphelin, analphabète, pas de famille, pas d’amis à l’extérieur et encore moins à l’intérieur. Il n’a rien sur lui à part un briquet, une clope, une paire de pompes trouées et un billet de cinquante francs. Il n’est rien. Ce n’est même pas un voyou. Apparemment, il est là pour avoir agressé un flic mais ce n’est pas bien clair. Pour couronner le tout, il est pas bien épais : une proie facile pour les autres détenus. A la Centrale, ce sont les Corses et leur boss, Cesar Luciani (Neils Arestrup), qui font la loi. Sans trop lui laisser le choix, Luciani va prendre Malik sous sa protection en échange de différents services, allant du meurtre froid et sanguinolent au service du p’tit-déj’ en passant par le renseignement auprès des “Barbus”, les rivaux des Corses dans la prison. Un mec très complet, ce p’tit Malik !

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Placé malgré lui en plein cœur de la vie de la prison, Malik va s’efforcer de suivre le conseil de Reyeb, qu’il rencontre entre deux douches au début du film : il va oublier d’être con. Et il va même être sacrément malin, le p’tit Malik ! Sauf que l’époque du “p’tit Malik”, c’est terminé maintenant ! La prison va faire naître un nouveau Malik : prophete-tahar-rahimun voyou, certes, mais un voyou qui sait qui il est, qui sait ce qu’il vaut, qui sait ce qu’il veut et qui ne se gênera pas pour le prendre.

Quand je regarde son parcours de mec qui part de zéro, je ne peux pas m’empêcher de penser à Scarface (1983). Et même si j’aime beaucoup ce film et que Pacino assure comme un chef, il faut bien se rendre à l’évidence : Tony Montana, lui, était un gros con ! Jamais rassasié, complètement instable et psychopathe, dépendant de sa propre came comme de ses émotions, il ne pouvait que courir à sa perte. Malik est un genre différent de self-made gangster. Il observe, il apprend, il réfléchit, il anticipe, il mesure, il s’adapte, il temporise, il n’agit qu’au moment opportun. Un vrai joueur d’échec ! Allez donc demander à Tony Montana de faire ne serait-ce qu’un dixième de tout ce que fait Malik, et vous verrez que le mec ne sera capable que de deux choses : buter tout le monde ou s’en foutre plein les narines comme un gros plouc débile qu’il est !

On savait Jacques Audiard déjà friand de ce genre de Héros Très Discret (1996) en pleine quête identitaire. Mais avec Un Prophète, non content de renouveler et de moderniser le genre “film carcéral”, il (ré)invente carrément une nouvelle génération de gangsters, certes violents, durs et sans pitié – comme tout gangster qui se respecte -,article_prophete mais aussi intelligents, candides, sortis de nulle part (ici des bas-fonds de l’immigration française… sujet épineux s’il en est) et adeptes du low profile. Et le jeune Tahar Rahim endosse à la perfection son uniforme à rayures de jeune taulard aux dents longues ayant l’avenir devant lui. Voilà qui ouvre de toutes nouvelles perspectives et agit comme une vraie cure je jouvence pour le cinéma français !

Un Prophète, c’est le portrait taillé avec une lame de rasoir d’un mec qui est né dans une prison. Un mec qui, derrière les barreaux, a trouvé  l’intelligence et le courage de devenir maître de son propre destin, de devenir son propre prophète.

Bande-annonce

Si vous voulez voir la fiche complète du film, ça se passe par ICI.

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