SPOTLIGHT de Tom McCarthy (2015)

Après-séance tardive rédigée par Phil.

“I wanna keep digging.”
Walter ‘Robby’ Robinson dans Spotlight.

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Je me suis toujours considéré comme un branleur fini.

“Partisan du moindre effort”, disait ma mère. Ou bien, comme on le braillait avec mon groupe de ‘punk bourgeois post-ado’ dans les petites salles de ma province natale, suintant tout ce qu’on pouvait de sueur et de 33 Export dans la joie et la bonne humeur, un “artiste de la glande”. Tu vois le genre ? Bien sûr que tu vois…

spotlight-mv-9Ben ouais, à l’époque je faisais ce que je voulais, c’est-à-dire pas grand-chose, à part les activités essentielles du flemmard amateur : pétards, repêches d’exams, valises de Kro, skateboard, musique et Playstation. Beau programme, n’est-ce pas ? Mon sacerdoce inavoué : jamais plus que le strict minimum, et encore… J’étais devenu un maître en la matière. A un moment, je pense même que j’aurais pu passer pro… Mais ça ne s’est pas fait.

Parce qu’un beau jour, comme ça, sans trop prévenir, j’ai décidé de tout envoyer valdinguer, je me suis barré et je me suis mis à bosser. Pas trop non plus, hein. Juste ce qu’il faut. Mais quand même.

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Aujourd’hui, en plus d’une poignée de souvenirs émus et de quelques regrets assumés, cette période d’agréable néant a surtout permis au branleur (plus ou moins) repenti que je suis de développer une grande admiration pour les bosseurs acharnés. Ceux qui vont toujours jusqu’au bout de ce qu’ils entreprennent, spotlight-mv-12ceux qui ne lâchent rien, ceux qui sont prêts à tout. C’est marrant, avant je les trouvais complètement cons, et maintenant je les envie, j’aimerais être comme eux. Comme quoi…

Si je me permets de vous parler de tout ça, sachant pertinemment que vous vous en foutez complètement, c’est parce que je fais ce que je veux et, surtout, parce que Spotlight a rallumé la flamme de cet enthousiasme pour le travail obstiné et la persévérance. Jamais j’aurais cru dire ça un jour, mais putain que c’est beau de regarder des gens doués en train de bosser comme des malades !

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Coups de téléphone, porte à porte, entretiens, épluchage d’archives de toutes sortes, parties de golf, réunions à répétition, prises de notes sans regarder le calepin et galas de charité, le film revient sur l’exceptionnel travail réalisé entre juillet 2001 et janvier 2002 par les quatre journalistes du service ‘Spotlight’ du Boston Globe, une équipe quasi-secrète spécialisée dans les enquêtes de fond s’étalant sur plusieurs mois. Ben quoi ? Bien sûr que si que les galas de charité et les parties de golf c’est du boulot ! Y a pas mieux pour travailler au corps les relations de son carnet d’adresses. Quitte même à les mettre sérieusement sur la sellette et risquer de recevoir un putter à travers la gueule, voire pire, une coupe de champagne sur sa chemise. FR SPTL-10Bref, le fait est que leur incroyable boulot rendra publique une vaste affaire de pédophilie au sein du clergé de la très catholique Boston, affaire dissimulée depuis des décennies par un archevêque influent et bon nombre de juristes. Et BIM ! Prix Pullitzer décerné au Boston Globe en 2003 pour “sa couverture courageuse et complète sur les abus sexuels des prêtres, un effort ayant entraîné des réactions locales, nationales et internationales, ainsi que des changements dans l’Eglise Catholique Romaine”. Quand même…

Parce que oui, les mecs du service ‘Spotlight’, c’est des malades ! Ils s’en foutent de tout ! Après leur jogging du dimanche, par exemple, ben eux ils retournent carrément au journal histoire de bosser encore un petit coup ! Des malades, je te dis ! Dans les bibliothèques, chez eux, en attendant le métro, dans les archives du Palais de Justice, au petit-déjeuner… Ils travaillent partout, les mecs ! Partout et tout le temps. Et encore, je suis sûr qu’on ne nous dit pas tout. Alors forcément, quand un tout nouveau rédacteur en chef débarque au Globe, déterminé à relancer le journal en offrant du très très lourd à ses lecteurs pour faire face à la menace Internet, il lâche les chiens de Spotlight sur l’affaire des curés pédophiles qui, jusque-là, n’avait été que survolée. Surboostés par leur passion pour le journalisme ainsi que par la gravité et l’ampleur de ce qu’ils ne tardent pas à découvrir, les quatre limiers à plumes se mettent en action. Une fois lâchés, les fauves n’auront de répit que lorsque leur objectif sera atteint. Et leur objectif, c’est de faire sauter un système pourri depuis trop longtemps. Le rêve de tout journaliste d’investigation, quoi. Vaste programme !

maxresdefaultParce qu’il est impossible de ne pas penser à son illustre prédécesseur, Les Hommes du Président (1976) – dont il assume officiellement la filiation -, parce que c’est une histoire vraie, parce qu’il aurait pu facilement tomber dans le piège du discours manichéen lourdeau et de la dénonciation moralisatrice, parce que c’est un film dans lequel, par définition, il n’y a pas d’action à proprement parler, le projet s’avérait très casse-gueule à plus d’un titre. Mais la crainte fut finalement très brève, puisque Spotlight évite toutes les colonnes d’écueils, et avec la manière s’il vous plaît !Screen Shot 2015-11-21 at 2.32.04 PM Chapô !

Sans jamais sombrer dans l’excès, sans jamais taper gratuitement sur les uns ou sur les autres et, plus que tout, avec une honnêteté et une distance à la fois élégantes et justes, le réalisateur et scénariste Tom McCarthy est parvenu à me faire vivre cette enquête comme si j’y participais moi-même, tout en me permettant de prendre le recul nécessaire pour garder une certaine objectivité sur le sujet. J’étais touché par les témoignages, abasourdi par l’énormité des faits, excité comme un gosse par toute nouvelle révélation, par chaque rebondissement. Dans le même temps, je découvrais le fonctionnement complexe d’une grande ville américaine en remontant les différentes pistes et sentais le poids de la pression – politique et populaire – sur mes épaules. Parfois aussi, je rageais, je trépignais, je craignais de faire foirer des mois de travail dès que j’avançais un peu. Bref, j’y étais à 100%.

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La justesse et l’élégance dont je parlais précédemment, on les retrouve également au niveau des personnages, qu’il s’agisse des rôles principaux ou des apparitions plus épisodiques. Tout le monde, sans exception, se met au service de cette histoire diablement bien ficelée. Une mention spéciale revient selon moi au chef d’équipe Michael Keaton, qui confirme son retour amorcé l’an dernier avec Birdman (2015), et surtout à Mark Ruffalo, tout simplement génial en enquêteur increvable, hyperactif et à fleur de peau, un “chien fou” sensible ne craignant jamais d’enfoncer les portes, qu’elles soient ouvertes ou fermées. S_04719.CR2De ce que j’ai pu voir de sa filmographie jusqu’ici, je m’aventurerais bien à dire qu’il livre sa meilleure performance à ce jour.

Comme le dit le rédacteur en chef dans le film, incarné par l’excellent (lui aussi) Liev Schreiber, “ce genre d’histoire est la raison pour laquelle nous [les journalistes] faisons ce métier.” En offrant cette image presque fantasmée d’un journalisme semblant d’un autre temps, où le Quatrième Pouvoir se présente avec forces et faiblesses, avec humilité, pour partir dans une croisade en quête de justice, Spotlight donnerait effectivement envie à n’importe qui de devenir journaliste.

Il me donnerait même envie d’aller au bureau le dimanche après mon jogging, dis donc !

Mais non, je déconne, je fais pas de jogging…

Allez, salut !

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Bande-annonce

La fiche complète du film.

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