THE REVENANT d’Alejandro G. Iñarritu (2016)

Après-séance rédigée par Phil.

“God giveth, God taketh away.”
John Fitzgerald dans The Revenant.

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“Ooooh, pauvre petite choupette… C’est vrai que tu t’es forcé à manger un foie de bison par souci d’authenticité alors que t’es végétarien ? Et qu’en plus le réalisateur il t’a obligé à te lever tôt tous les jours ? Et il faisait froid, hein ? Roooh, c’est pas gentil ça… Allez, viens faire un câlin à papa.
Et tiens, joue avec ta petite peluche d’Oscar, ça va te calmer.”

1280x720-b1pPour être tout à fait honnête avec toi, cher lecteur, j’en ai strictement rien à foutre que DiCaprio rafle “enfin” sa fameuse statuette. En tout cas, s’il est récompensé à la fin du mois, m’est avis que ce ne serait pas pour ce rôle en particulier, mais davantage pour “l’ensemble de son œuvre” et, surtout, grâce à l’incroyable pression populaire qu’il y aura eu derrière. Soyons clair, je n’ai rien contre le bonhomme. C’est un très bon acteur, et c’est pas qu’il joue mal son personnage dans The Revenant, loin de là. Faut avouer qu’il rampe très bien dans la terre et la neige et qu’il bave divinement. Il joue parfaitement le mec qui en chie, et ça tombe bien parce que Hugh Glass, le personnage de trappeur-éclaireur qu’il campe, il en chie plus que de raison pendant 146 minutes. Mais au sortir du film, est-ce que cela mérite l’Oscar du meilleur premier rôle ? J’en doute un peu. Et tous les hashtags #GiveThatManAnOscar et autres jeux 8 bits ne me feront pas changer d’avis. Screen-Shot-2015-09-29-at-6.44.47-AMEn revanche, pour tout le reste, il n’est pas impossible que The Revenant fasse pleuvoir de la statuette à gogo…

Car The Revenant est bien loin d’être un simple revenge movie, ni même un western sur la survie en milieu bien hostile. Il est bien plus que cela. Bon, c’est vrai que le p’tit con d’Into the Wild (2007) aurait tout de même eu deux-trois trucs à apprendre aux côtés de Hugh Glass, mais là n’est pas la question. Au-delà d’un récit de vengeance, The Revenant raconte surtout la quête d’un homme – quête qui s’avèrera carrément métaphysique – aux confins extrêmes de la Nature dans tout ce qu’elle peut avoir de sublime, de brut, de sauvage et de dangereux à la fois. C’est également un voyage vers les derniers retranchements rationnels de la nature humaine, beaucoup moins sublime mais tout aussi sauvage, brutale et dangereuse. Se déroulant un peu plus tôt que les westerns habituels (au début des années 1820), le film amène ainsi à une réflexion sur les mythes fondateurs de la société américaine et sur certains de ses préceptes assez ambivalents.

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Glass, le personnage principal, veuf d’une Indienne et père d’un jeune sang-mêlé, passe le plus clair de son temps à subir – à grands coups de griffes, de flèches et de trahisons – la colère d’un Dieu bien décidé à lui en faire baver (c’est le cas de le dire). Il semble vouloir lui faire payer le fait de ne pas avoir su choisir son camp, et lui inculquer, jusque dans sa chair et en se servant de son amour pour sa famille ainsi que de son désir de vengeance, les notions de justice, de morale et de rédemption divines, quitte à le faire ‘mourir’ et ‘ressusciter’ plusieurs fois histoire d’être sûr qu’il comprenne bien le message. En face de ce ‘revenant’, portant finalement seul et sans le savoir ces valeurs manichéennes,gallery2-gallery-image se trouve un autre spectre, alter ego de Glass, sans qui cette vengeance initiatique n’aurait jamais vu le jour. Et au final, c’est lui que j’ai trouvé le plus intéressant.

Sous les traits de Fitzgerald, l’homme à l’origine d’une bonne partie des déboires de Glass, le génial Tom Hardy représente, avec une intensité glaciale dans le regard et un bout de scalp en moins, l’individualisme barbare et la constante recherche de profit du self made man. Pour lui, l’accomplissement du rêve américain devient la condition sine qua non de sa propre survie. C’est un homme sans Dieu, un homme qui s’en fout de ses semblables. Un homme qui rêve de se faire assez de pognon par n’importe quel moyen pour pouvoir se barrer au chaud et s’acheter un lopin de terre au Texas, parce qu’il paraît que les Indiens sont plus sympas là-bas (ben oui, c’est bien connu !). The-Revenant-Tom-HardyEn soi, un mec un peu con donc, mais sans qui, encore une fois, rien ne serait possible…

De ce paradoxe ultime entre morale et arrivisme, fondement branlant d’une société construite sur l’éradication du plus faible, résulte finalement la naissance du méchant de cinéma le plus amoral et le plus badass qu’il m’a été donné de découvrir depuis bien longtemps. Et lui, pour le coup, il mériterait bien une petite statuette je trouve… Vraiment pas étonnant que Glass tienne absolument à se venger de cette peau de vache. Tout laisse clairement présager un affrontement dantesque entre ces deux animaux, sans aucun doute les plus sauvages du film…

Parce que c’est grâce à lui – ou à cause de lui – que Glass et Fitzgerald trouvent leur raison d’être (ou celle de ne pas être), un troisième personnage d’une importance capitale est ici mis en avant. Et avec la manière, s’il vous plaît ! La nature, sauvage, bestiale et primitive. La nature et tout ce qui y vit. La nature qui a fait de Fitzgerald l’homme qu’il est devenu aujourd’hui, celle qui tuera et fera renaître Glass à plusieurs reprises, celle qui lui montrera le chemin de croix à suivre. Une nature assez capricieuse en somme, et qu’il vaut mieux ne pas trop faire chier car elle est capable de piquer des colères… divines. Un peu comme dans le Aguirre d’Herzog, dont Fitzgerald – descendant de Klaus Kinski tout aussi obsédé par l’El Dorado du Nouveau Monde – est d’ailleurs à deux doigts d’emprunter le même genre de chemin au début du film.

the-revenantN’y voyez aucune forme de racisme à leur encontre, mais dans ce sens-là, je me permets donc d’englober nos amis Peaux-Rouges dans ce personnage de la nature, au même titre que le climat,duane_howard_0 les rivières, les oiseaux, les poissons, les arbres et les mamans ourses (eh ouais, je fais ce que je veux). Omniprésente dans le récit, majestueuse, sereine, mais aussi anxiogène et mortelle, elle bénéficie à chaque instant du cadre génial d’Emmanuel Lubezki (statuette !!), le directeur photo d’Iñarritu. Les interminables plans-séquences à couper le souffle des scènes d’action, les contre-plongées contemplatives sur les cimes des arbres centenaires (et pourtant, le contemplatif a plutôt tendance à me gonfler d’habitude), les caméras aériennes vertigineuses, posées au ras du sol ou si proches des personnages que la buée de leur respiration s’y dépose à plusieurs reprises… A chaque séquence, l’image – et le son aussi d’ailleurs (statuette !!) – se met au service des sensations du spectateur pour lui faire vivre un périple des plus authentiques, un aspect appuyé par l’utilisation de la lumière naturelle durant l’intégralité du film. the-revenant-still-leonardo-dicaprio-innaritutled-1J’ose à peine imaginer la discipline et le timing que cela a nécessité sur le plateau. Ca devait pas être fun tous les jours…

Mais, quoi qu’il en soit, le résultat est bel et bien là. Avec une puissance esthétique incroyable, une technique irréprochable, une mise en scène orchestrée au millimètre près et des acteurs tous impeccables, Iñarritu (statuette !!) m’a offert une immersion totale et une expérience viscérale à part entière dans la sauvagerie d’un Nouveau Monde crépusculaire. J’avoue avoir rarement vécu un tel spectacle au cinéma. Vraiment une grosse claque !

revenant-gallery-15-gallery-imageIl y aurait encore beaucoup de choses à dire sur The Revenant, mais je me suis déjà assez étendu sur le sujet et je pense qu’un autre visionnage ne serait pas de trop afin d’embrasser toutes les richesses et les différents symboles présents dans le film. En tout cas, je ne saurais trop vous conseiller d’aller le voir, ne serait-ce que pour vivre une expérience visuelle unique en son genre.

… et également pour apprécier les magnifiques filets de bave et autres grognements de Leonardo Di Caprio, qui finiront peut-être par lui valoir cet Oscar tant convoité. Au moins, on n’en parlerait plus.

Allez, salut !

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2 thoughts on “THE REVENANT d’Alejandro G. Iñarritu (2016)

  1. princecranoir dit :

    J’ai carrément bu tes paroles et je crois même que je vais m’en resservir un godet ! Les photos que tu publies en attestent, the Revenant est de prime abord un éblouissement visuel (et auditive, tu fais bien de le rappeler). Tout ce que tu avance sur le personnage de Fitzgerald esttout a fait pertinent. Quand a la figure christique de Glass, elle s’ associe a sa consubstantiation mythologique. Les indiens sont ici représentés comme des spectres, des âmes errantes qui n’ont pas su « revenir ». Peut etre ne priaient ils pas un juste Dieu.

    • Phil dit :

      … ou bien leur “Créateur” se rend compte qu’il va bientôt perdre sa place dans ce monde moderne émergent, ce qui explique son déchaînement de colère et l’utilisation – bien vaine malheureusement – de tous ses soldats (éléments, animaux et Indiens) pour tenter de contrecarrer l’inévitable.
      Le fait que Glass ait communié avec ce Dieu agonisant – de façons assez originales à chaque fois 😉 – lui aura permis de survivre à la Nature et d’obtenir ce qu’il désirait plus que tout. Mais surtout, cela le place finalement aux côtés des espèces en voie de disparition. On est ici en plein passage de flambeaux divins !
      Fitzgerald ne s’en sort pas, certes, mais l’Histoire nous a prouvé que c’est bien ce type de survivant, capable d’abandonner son prochain et de dévorer son Dieu, qui tire son épingle du jeu. Glass n’est qu’un idéal. Fitzgerald c’est la triste réalité…

      En tout cas, je suis ravi que la cuvée-maison t’ait plu au point que tu acceptes la tournée du patron 😉 Les portes de notre saloon te seront toujours grandes ouvertes !

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