NIGHTCRAWLER de Dan Gilroy (2014)

Validé par le Projet Skynet, chroniqué par Phil.

“If you’re seeing me, you’re having the worst day of your life.”
Lou Bloom dans Nightcrawler.

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En plein jour, dans les grandes villes, les avenues, les autoroutes, les voies ferrées, les devantures de restaurants et les stations de radio paraissent insipides. On ne les regarde même pas. On s’en fout complètement. C’est moche, c’est gris, c’est oppressant, ça grouille dans tous les sens. Tout se ressemble. C’est un peu pareil avec les gens d’ailleurs. Mais dès que le soleil se couche, nc2_t670c’est une autre histoire.

La nuit urbaine a cela d’intriguant, de fascinant même, qu’elle se pose chaque jour comme un univers parallèle, une autre dimension. Les lampadaires, les néons multicolores et les phares de bagnoles transforment tout. Au crépuscule, la ville nocturne se réveille et impose son style à tous les niveaux. Elle dicte de nouvelles règles, bat un nouveau rythme et opère une sorte de sélection naturelle. Et c’est ainsi que, tandis que les gens “normaux” vont se reposer, épuisés qu’ils sont de leur routine journalière, les oiseaux de nuit, eux, déploient leurs ailes.

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Lou Bloom, la petite trentaine à vue de bec, est plutôt un oisillon de nuit en fait. Un oisillon largué et solitaire, certes, mais débrouillard. Comme beaucoup de jeunes gens de sa génération, Lou a décidé de s’en remettre entièrement à sa connexion Free Haut Débit à 29,99 euros par mois pour apprendre tout ce dont il a besoinnightcrawler-movie. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que lui au moins, il a vraiment tout compris. C’est peut-être bien le seul d’ailleurs… Inutile de perdre son temps sur les bancs de la fac, ses airs candides, son sourire de vendeur d’aspirateurs et ses talents naturels de baratineur particulièrement burné s’ajoutent à ce que la vie et sa freebox lui ont déjà enseigné depuis longtemps : que le travail et la détermination sont le ciment de la réussite. Et la réussite, c’est chouette !

Le résultat est donc un pur produit de l’American Dream version 2.0. Sous une apparence de petit oiseau de nuit tout maigrichon et sans défense se dissimule en fait un rapace de la pire espèce, obsédé à l’idée de pouvoir enfin planter ses serres dans sa vocation pour voler de ses propres ailes et atteindre coûte que coûte les cimes du succès. film-review-movie-nightcrawler-jake-gyllenhaal-ren3En fait, Lou Bloom est un grand malade ! Et puis un soir, c’est le déclic…

Un accident sur la voie rapide, une voiture en feu, des pompiers bataillant pour extraire la conductrice de l’habitacle et… une caméra. “Mais c’est quoi ce mec ?” Branché sur les ondes des secours, le boulot du mec en question c’est d’arriver avant tout le monde sur les lieux de l’accident pour filmer au plus près de l’action et revendre ses images aux chaînes de news matinales qui se repaissent quotidiennement des faits divers morbides de la nuit. C’est glauque – particulièrement lugubre même – mais ça paye bien. A cet instant, le rictus et la dangereuse étincelle illuminant les yeux grand ouverts du petit Lou ne laissent planer aucun doute. Arrêtez tout, je crois qu’il a trouvé !

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Cette nuit-là, Lou Bloom devient donc le Nightcrawler, le “Rôdeur” (pour une fois, nos amis Québécois se sont moins foirés que d’habitude). Alors est-ce une simple coïncidence si l’auteur et réalisateur Dan Gilroy l’a baptisé comme un super-héros de chez Marvel (Diablo en français) dont les particularités sont d’avoir une apparence chelou et maîtriser la téléportation ? Le fait est que Jake Gyllenhaal se tape quand même une drôle de bobine avec sa dizaine de kilos en moins (même s’il est pas bleu comme le bonhomme de Marvel, je vous l’accorde). Mais surtout, il incarne un personnage dont le “pouvoir” sera également de se “téléporter” plus vite que tout le monde sur les scènes de crimes et d’incidents en tous genres. Ma foi, je trouve le parallèle intéressant. D’autant que, comme dans pas mal d’histoires de mecs en cape et collants, il va falloir que Lou passe par les quatre étapes essentielles de la vie du super-héros en herbe : apprendre à se servir de ses pouvoirs, trouver un acolyte, tomber amoureux et choisir sa couleur de collants. Sauf qu’ici, on est pas dans le monde merveilleux des comics. Ici, on est dans la vraie vie.

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Alors pour commencer, bien sûr, on oublie direct l’histoire des collants.
Collants : check !

Ensuite, on engage un jeune SDF exploitable à souhait et prêt à faire n’importe quoi pour 30 $ la nuit.
Acolyte : check !

On gagne assez de pognon pour s’acheter une bonne caméra, des scanners, une super Dodge Challenger SRT8 rutilante et on apprend à bien se servir de tout ça.
Pouvoirs : check !

Et pour finir, on se trouve une productrice TV désespérée à qui on propose l’exclusivité de nos images sordides en échange de faveurs sexuelles.
Amoureuse : check !

Voilà. Maintenant que tout est bien checké, Lou Bloom peut démarrer en toute sérénité sa carrière de Nighcrawler, le super-monstre des nuits de Los Angeles, se nourrissant des pires moments de la vie de ses semblables.

nightcrawler-2En le suivant au plus près dans ses courses frénétiques vers les scènes de crimes, c’est un animal nocturne terrifiant et dangereusement sociopathe que l’on côtoie. L’ambiance générale vire assez vite à l’angoisse vu que rien ne viendra contrebalancer cette fuite en avant de Lou, ni son “acolyte”, ni son “amoureuse”. Cela me semble bien servir le propos du film et, surtout, l’incroyable interprétation de Jake Gyllenhall d’un grand taré obsessionnel et autocentré. Et puis cela nous évite aussi de voir une Rene Russo sur le retour dans d’éventuelles situations lascives et ça, c’est très, très bien vu. Merci, les mecs !!

Si la phase d’apprentissage m’a paru assez mal négociée – voire carrément has been (dommage, on aime beaucoup les phases d’apprentissage avec l’ami Jeanba) -, le reste du film est sacrément bien ficelé.nightcrawler-rene-russo Dès les premières images, le ton est donné avec cette éblouissante carte-postale du Los Angeles by night (merci Robert Elswit) ! En plus de me rappeler avec nostalgie au bon souvenir de Collateral (2004), elle sert efficacement une histoire jouant du tensiomètre en crescendo tout en abordant de façon assez originale des sujets pourtant déjà vus un bon paquet de fois, notamment la critique de ces charognards de médias. Quant à ce final pied au plancher, il m’a mis en apnée pendant une grosse demi-heure jouissive et m’a fait amèrement regretter de ne pas m’être bougé au cinéma.

Nightcrawler c’est finalement comme un vol de nuit bien mouvementé dans l’esprit tordu d’un mec complètement taré et obnubilé par l’accomplissement de son Rêve Américain bien à lui. Ben ouais, mais pourquoi les fous n’y auraient pas droit eux aussi d’abord ?

Allez salut !

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Bande-annonce

 

La fiche complète du film.

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One thought on “NIGHTCRAWLER de Dan Gilroy (2014)

  1. Combien de caméramen adoreraient se téléporter tel le Nightcrawler à la peau noire et à la queue fourchue ! Le parallèle entre le mutant de la Marvel et la créature rampante filmée par Gilroy est assez bien vu ma fois. Je conserve néanmoins une certaine retenue face à ce film fort bien filmé (c’est beau une ville la nuit, et merci Elswit) mais à la réalisation somme toute assez quelconque.

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