LA VIE DES AUTRES de Florian Henckel von Donnersmarck (2006)

Choisi par Jeanba, rédigé par Phil.

“Le crime de penser n’entraîne pas la mort. Le crime de penser est la mort. »

Écrit par George Orwell dans 1984.

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Et voilà, c’est la rentrée. Finies les vacances, finis les barbecues, finies les fiestas anisées entre potes et les dorages de pilule au bord de l’eau. Métro, temps dégueulasse, embouteillages et autres factures vont à nouveau faire partie de notre quotidien pour un bout de temps. Super !! Mais bon, c’est la vie, c’est comme ça et on n’y peut rien. Alors ça sert à quoi de râler, hein ? Faut relativiser quand même, vous croyez pas les mecs ? Il me semble qu’en ce bas-monde il y a des choses bien plus tendues qu’un retour de vacances. Travailler quarante-huit heures par jour dans une usine chinoise, se faire enfumer la tronche au gaz sarin en Syrie ouvie-des-autres-2006-06-g se retrouver entre deux feux pendant un règlement de compte à la kalachnikov dans les rues de Marseille… Les exemples abondent. Ou pire encore ! Vivre en Allemagne de l’Est au début des 80’s. D’ailleurs, je ne sais même pas si l’utilisation du mot “vacances” y était tolérée… Tiens, et si nous faisions un petit voyage dans le temps ? Allez, direction la RDA de 1984. On va bien voir si les râleurs continuent de râler après ça…

Notre guide pour ce voyage dans le temps s’appellera Gerd Wiesler. A première vue, cet homme d’une quarantaine d’années bien tassée, de taille moyenne et avec une bonne tête semble plutôt inoffensif. Mais les apparences sont trompeuses. Derrière cette fausse bonhommie se cache l’un des plus redoutables outils de la Dictature du Prolétariat est-allemande. Capitaine de la Stasi – la police politique de la RDA (plus de 250 000 agents et informateurs… quand même !) -, Wiesler est un spécialiste des interrogatoires virant à la torture psychologique et un champion des écoutes en tout genre.

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Certainement né juste avant ou pendant la Seconde Guerre mondiale, il a grandi au cœur de ce régime est-allemand tout ce qu’il y a de plus stalinien. Il n’a jamais connu que ça. Wiesler croit donc dur comme fer aux bienfaits de la pensée unique et de la censure ainsi qu’à tous les credos du socialisme de masse imposés par le Parti. Du coup, forcément, ça ne le dérange pas de conduire la même voiture que tous ses compatriotes (une jolie petite Trabant toute moche et toute carrée) ni de ne pas savoir comment ça se passe chez ces chiens de capitalistes. LivesofOthersC’est comme ça et pas autrement. Et puis ça lui va bien.

Gerd Wiesler est un loup solitaire. Il vit seul dans une barre d’immeubles à l’architecture typiquement soviétique. Le soir, quand il rentre de sa journée de travail ponctuée de délations, d’interrogatoires, d’aveux et d’espionnage à la sauce “Big Brother is watching you”, il mange religieusement devant sa télé pourrie ne diffusant que les deux chaînes officielles du régime. De temps en temps, il s’offre un petit plaisir et fait appel à une prostituée “officielle” du Parti. Voilà, c’est à ça que ressemble la vie de Gerd Wiesler dans la RDA de 1984 : il vit dans un régime totalitaire et ne vit que pour ce régime. Dans un tel contexte, on pourrait presque croire que c’est un homme heureux, un Est-Allemand accompli. En tout cas, lui, c’est ce qu’il croit. Ce mec est dévoué corps et âme à la RDA. Je crois même qu’on peut dire que ce mec est la RDA ! Il est froid, impassible, sévère, rigide et sans pitié. Il se fait un devoir de mettre sa grande intelligence au service de son pays. Gerd Wiesler est en fait une machine parfaitement huilée, un véritable robot programmé pour traquer les “opinions non-conformes”. Et il fait ça à la perfection. Un passionné, quoi.

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Tout va pourtant basculer quand, missionné par un Ministre de la Culture aux intentions douteuses, il se met à espionner un dramaturge et son actrice de compagne (en vingt minutes montre en main, leur appartement est truffé de micros… Du très, très beau boulot ! Chapeau les mecs de la Stasi !!). A leur contact indirect, Wiesler va prendre la claque de sa vie en côtoyant quotidiennement ce qui représente peut-être l’ennemi number one d’une dictature : l’humanisme. A travers la vie de ses “victimes”, à travers leur culture et les difficultés qu’ils rencontrent pour exercer leur art, Wiesler va découvrir ce qu’est la sensibilité et le dévouement entier à une personne. 2011. La Vie des autresIl va découvrir ce qu’est l’Amour, quoi, le vrai. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que ça va pas mal chambouler notre petit robot socialiste. Mais ça, je vous laisse le découvrir par vous-mêmes. On ne va tout de même pas entamer la rentrée du Projet Skynet par un gros spoiler qui tache…

Au-delà d’un incroyable et terrifiant voyage dans le temps permis par une reconstitution historique dangereusement immersive (quatre années de recherches, d’épluchages d’archives et d’interviews de la part de von Donnersmarck… quand même !), La Vie des Autres est avant tout une magnifique histoire. L’affreux et le beau se mêlent parfaitement dans un récit résumant, à l’aide d’émotions simples et puissantes, l’humanité dans tous ses états. Grâce à l’étude du cas « Wiesler », le spectateur est amené à d’intéressantes et profondes réflexions. En exclusivité, le Projet Skynet vous dévoile d’ailleurs le sujet du Bac Philo 2014 directement inspiré du film : “Est-il possible d’être un artiste dans une société totalitaire ?” Vous avez quatre heures…

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Tantôt révoltant, tantôt émouvant, on est ici en présence d’un film capable de faire exploser le cours de l’action Kleenex en un visionnage ! Le regretté Ulrich Mühe – comme d’ailleurs tout le reste du casting (Martina Gedeck et Sebastian Koch) – est d’une incroyable justesse. Est-ce dû au fait qu’il a lui-même grandi et vécu en RDA ? Ou bien était-il tout simplement un grand, un très grand acteur ? Allez, on va dire les deux… Le fait est qu’il interprète à la perfection et avec beaucoup d’émotion ce “Big Brother” est-allemand touché par la grâce. Une grâce non pas divine, mais belle et bien humaine. Un propos qui n’est d’ailleurs pas sans rappeler celui de 1984, le roman culte d’anticipation écrit en 1949 par George Orwell, auquel La Vie des Autres m’apparaît être un hommage évident. Das Leben der AnderenL’histoire du film commençant en 1984, vous comprendrez que j’ai quand même du mal à y voir une simple coïncidence… La Vie des Autres serait peut-être une manière de dire à Orwell : “George, on a un peu galéré pendant quarante ans chez nous en RDA, mais force est de constater que tu étais un sacré chef dans le domaine de l’anticipation ! Dommage qu’on t’ait pas lu avant…” C’est vrai qu’anticiper à ce point-là, ça fait carrément froid dans le dos ! Ou bien les choses étaient-elles tout simplement si prévisibles..?

Et quand je pense que ce qui était considéré il y a trente ans (seulement…) pour de l’espionnage et de l’atteinte aux libertés individuelles est aujourd’hui devenu un divertissement télévisuel planétaire devant lequel des millions de personnes s’abrutissent joyeusement. Ma foi, ça aussi ça fait un peu réfléchir…

Sur cette dernière pensée pleine d’optimisme, on vous invite donc à préparer vos mouchoirs et à aller voir (ou revoir) La Vie des Autres, une superbe tranche d’histoire humaine. Un film effrayant et parfois dérangeant, certes, mais aussi tellement rassurant et encourageant. Un beau film, quoi.

Et au passage, on vous souhaite bien sûr une excellente rentrée à toutes et à tous !

Allez, salut !

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Bande annonce

Pour en savoir plus sur La Vie des Autres, allez espionner ce LIEN.

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3 thoughts on “LA VIE DES AUTRES de Florian Henckel von Donnersmarck (2006)

  1. Emi Lîe dit :

    Yes ! Super choix de film et très bonne critique … cela donne envie de découvrir ce qui est pour moi l’un des + beau film de ces 10 dernières années ! Oui ! Carrément ! Bravo 😉

  2. Anonyme dit :

    Pas à dire… Ils progressent les bougres!
    Un vrai plaisir et une sélection éclectique qui donnent envie de voir des films qu’on a pas forcement dans sa filmothèque! C’est un peu le but, non!!?
    Merci à vous et bonne continuation.

  3. Très belle analyse comparative entre « la vie des autres » et « 1984 » dans un film qui donne la preuve qu’on pouvait « passer à l’ouest » rien qu’en suivant le fil d’un micro.

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