GANGS OF NEW YORK de Martin Scorsese (2002)

Acclamé par vous, rédigé par Jeanba.

« Le sang doit rester sur la lame. »

Priest Vallon, Gangs of New York.

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Il y a parfois des choses qui doivent commencer dans la poussière. Dans la poussière et le sang. Ce genre de choses, ce sont les grandes fresques, ce sont les mythes fondateurs, le sacrifice servant de base au renouveau.

Martin Scorsese aura attendu près d’un quart de siècle pour achever le récit d’une mythologie qui lui est proche : celle de New York. D’autant plus proche qu’ici on parle des Five Points, le carrefour où s’agite le mélange bouillonnant duquel naîtra Manhattan, notamment les quartiers de Chinatown et de Little Italy. Tiens, celui-là nous rappelle quelque chose, hein Martin ? De là à dire que tu voulais raconter la genèse de ton propre cinéma… Bref, passons.

Les Five Points, c’est un chaudron où cohabitent l’eau et l’huile, les Natifs et les Dead Rabbits (immigrés irlandais). Incapables de se mélanger, mais plongés ensemble dans un bouillon surchauffé. C’est avec ces températures extrêmes que commence un récit aussi dense qu’un bouquin d’histoire… l’ennui en moins. Autant vous prévenir tout de suite, ça commence fort et la tension sera maintenue jusqu’au bout. Ici on parle de gangs, de vengeances, de loyauté, d’amours impossibles, de petites histoires dans la grande et de comment découper une bavette par le meilleur boucher du quartier.

Bill Cutting, dit « le Boucher », est LE bonhomme en place dans le coin. Chef incontesté du quartier depuis la bataille légendaire de 1846, le sanguinaire charcutier semble cependant se lasser d’être entouré par une cour de seconds couteaux pas vraiment futés. Ben ouais quoi, mais à vouloir rester entre Natifs, on prend le risque de la consanguinité aussi ! Un sentiment de solitude intellectuelle commence à l’envahir. Mais heureusement pour lui, un nouveau petit branleur débarque en ville et a le potentiel pour remonter un petit peu le niveau. Comme l’aurait chanté Dusty Springfield avec beaucoup d’à-propos, « The only one who could ever reach me, was the son of a preacher man »*.

Amsterdam qu’on l’appelle (c’est quand même un peu plus classe que Bourg-la-Reine). Fils d’un père assassiné et victime d’un coiffeur porté disparu, le gosse n’a qu’une seule idée en tête à sa sortie de l’orphelinat 16 ans plus tard : venger son paternel ! Figure emblématique du combat pour l’égalité entre Natifs et immigrés, Priest Vallon est respecté jusque par son Boucher d’assassin. La volonté d’arriver à ses fins de Vallon Junior lui permettra d’avoir les couilles de s’approcher si près du monstre qu’il en deviendra son disciple, presqu’un fils.

Autant dire qu’avec une histoire pareille, il y a de quoi faire ! Mais là où d’autres auraient déjà été satisfaits d’avoir un si bon terreau, Scorsese en rajoute plusieurs couches et travaille avec finesse tous les aspects de son film, s’entourant d’historiens, de costumières, de décorateurs, de techniciens, de figurants, de seconds rôles et de têtes d’affiche tous au sommet de leur art. Ok, prendre cet irlandais de Daniel Day-Lewis pour interpréter la quintessence du pur natif américain, c’était carrément osé. Mais quelle idée de génie ! Son jeu est aiguisé comme une lame, brut comme un croc de boucher et d’une intensité qui terrifie autant qu’elle fascine. Coiffé de son très haut de forme et arborant une moustache qui ferait pâlir d’envie tous les hipsters des Buttes Chaumont, il façonne un personnage tout en puissance et en brutalité, saupoudré de nuances introspectives suggérant la solitude de l’homme de pouvoir.

Flamboyant personnage de loup au regard glacé, il va se heurter à la fougue d’un chiot qui ne demande qu’à grandir. Et c’est là que s’articule pour moi le point le plus fabuleux du film : comment un homme devenu trop puissant, en mal d’adversaire à sa démesure, reprend-il espoir en apercevant son potentiel semblable, secrètement son pire ennemi ? Hey Shakespeare, il s’est pas mal démerdé le p’tit Scorsese sur ce coup-là, hein dis ?

Gangsofnewyorkbd11Bien entendu, d’autres histoires viennent s’articuler autour de ce dilemme afin de le complexifier encore un peu. Bah oui mais sinon c’est pas drôle ! Ainsi, une multitude de mini-histoires se mettent à fourmiller sous la chape de la Grande Histoire. Mais la Guerre de Sécession aura beau frapper au plus près de ce tumulte, rien ne pourra empêcher les deux hommes de s’affronter. Bill « le Boucher » et Amsterdam, les deux derniers piliers d’un monde en train de s’écrouler, figures déjà presque fanées, images d’un monde bientôt balayé et remplacé par la modernité.

Dans le sang et le sable. Dans le rouge et l’or. C’est aussi comme ça que finissent certaines histoires, fournissant les fondations de la nouvelle ère, laissant les survivants se souvenir et les nouveaux arrivants construire du neuf sans se soucier. Mais après tout, eux aussi ont leurs histoires et leurs mythes à construire….

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Pour en savoir plus, c’est ICI.

* Une fois n’est pas coutume, merci Dusty pour ta participation :

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2 thoughts on “GANGS OF NEW YORK de Martin Scorsese (2002)

  1. Bien longtemps que je n’ai remis le nez dans cette bonne vieille gourde de « Gangs of New York ». Cette chronique qui a le goût de la pomme (mais y pas que ça, y a aut’chose) vous file une de ces envie de retournes-y que je vous raconte pas (vous la racontez tellement bien faut dire). Merci mon gars, c’était parfait.

    • jeanba dit :

      Merci beaucoup à toi. J’avoue que connaissant ta qualité rédactionnelle, je suis assez flatté par ce commentaire. Et puis citer les tontons flingueurs…. alors là, ça me donne envie d’en faire une chronique.

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