DELICATESSEN de Marc CARO & Jean-Pierre JEUNET (1991)

Proposé par Phil, rédigé par Jeanba

« C’est un travail pour l’Australien. »

Louison dans Delicatessen.

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La poésie c’est drôle. L’inverse est aussi vrai, l’humour est souvent poétique, et c’est peut-être à ça qu’on sait qu’il est bon (n’est-ce pas, Anne Roumanoff !?). La poésie a parfois l’idée géniale d’aller se coincer dans les méandres de l’absurde, simplement pour rendre les choses si incohérentes qu’elles en deviennent limpides. Sublimer le subtil par le biais du tordu, rien que pour faire chier, comme dans les machines de Rube Goldberg. Vous savez, ces machines qui cumulent les réactions en chaîne pour accomplir une chose simple de manière complexe (un bon exemple est le clip This Too Shall Pass d’OK Go), bah ouais y’a plus marrant que les chutes de dominos.

Le plus souvent, la chose ressemble au contenu d’une brocante qui aurait eu la bonne idée de faire une farandole pour emmerder le monde avec des chutes, des sauts, des billes qui roulent, des trucs qui tombent, et des scoubidoubidou-wouah (aucun lien mais ça me tenait à cœur). Je pourrais passer mes journées à regarder ces machines fonctionner. Je me suis même déjà demandé si une vie d’homme n’était pas finalement une sorte de machine de Rube Goldberg. Mais bref, passons.

delicatessen-para-pag-11Delicatessen commence avec génie sur un générique, pondu par Jeunet & Caro, qui ressemble à ce fameux foutoir de brocante, tout en subtilité et en ingéniosité. Les codes sont posés : il y aura du bricolage, de l’inventivité et surtout une forme de poésie basée sur le geste et l’objet.

Rajoutez à ça des filtres colorés et des placements de caméra soit trop proches, soit pas assez droits, soit coincés dans des angles improbables de la pièce, et vous obtenez une perle post-apocalyptique habitée par des acteurs aussi cintrés que talentueux. Le cirque peut commencer !!!

1361579270-screenshot-delicatessen-1991-french-brrip-xvid-ac3-zitoune69-avi-4Dans un monde bientôt forcé à devenir végétarien faute de nourriture carnée, les habitants d’un immeuble isolé ont peut-être trouvé une solution : le boucher ! Oh, je vous vois arriver : on est dans un monde sans viande, alors que peut faire un boucher dans une situation pareille ? Et bin il improvise ! Grâce à des annonces d’emploi fictif, le bourreau carnassier attire régulièrement de pauvres bougres dans ses filets. Il peut ensuite les tailler en bavette et les distribuer aux habitants de la copro. Tout ça vaut bien une fête des voisins, non ?

Mais tous ne seront pas si faciles à hacher. Sinon il n’y aurait pas de film et encore moins de chronique Skynet, et tu pourrais faire quelque chose de plus constructif que de rester devant ton écran, lecteur ! Et oui, ce bon Louison existe et du coup le film est là, et toi aussi. Ancien artiste ayant perdu son partenaire, Louison a besoin de se refaire, et un petit job sera le bienvenu. Après tout, changer des ampoules, huiler un sommier, repeindre un mur ou même réparer une marche (enfin si on trouve le temps), ne devrait pas être bien compliqué.

delicatessen - Azyl w Mroku 7Faux, mes p’tits rognons ! L’immeuble est en fait une immense machine de Rude Goldberg, avec pour rouages principaux des personnages aussi rassurants qu’un rire de hyène le soir au fond de la savane. Et la petite bille qu’est Louison va essayer de se tailler un parcours à travers cette mécanique complexe, tout en évitant les coups de hachoir (premièrement parce que ça fait mal et surtout parce que ça tue). Tout ça pour finalement trouver la délivrance dans les bras de sa bien-aimée. Quand on vous dit que c’est l’Amour qui sauvera l’Homme, bordel ! Personne n’a vu Interstellar ici ou merde ?!

Grâce à une poésie circassienne toute en gestes et mouvements, Jeunet & Caro soulignent d’un trait d’humour chaque scénette comme un trait de khôl sous l’œil d’un clown. On y va franchement, mais sans trop en mettre pour ne pas tomber dans le vulgaire. Et voilà qu’une chose aussi emmerdante qu’un air de scie musicale devient tout d’un coup la plus charmante façon de séduire une femme. Personnellement, Mr. Bricolage n’ayant pas de rayon « archers », je n’ai pas encore osé le test en condition réelle. Je vous tiendrai au courant.

capture8Et pour ne pas tomber dans le sentimentalisme un peu facile qui se retrouve parfois dans les derniers Jeunet, Delicatessen entache la féérie d’une bonne dose de noirceur (merci Marc Caro ?). La mort est ici omniprésente et on n’épargne ni les vieux, ni les femmes, ni les enfants. Les gars sont d’accord pour se marrer, mais seulement si ça grince un peu. Chouette, on aime bien quand ça grince !

Et ne croyez pas que ce film se contente d’être une simple comédie noire, saucisses ! On frôle ici (assez légèrement, ok) la critique sociale et l’analogie d’un monde pas si éloigné du nôtre. L’asservissement des nécessiteux par les plus riches, les guerres intestines provoquées par l’envie, la Résistance, l’impossibilité d’être de l’altruisme dans un monde en déclin… et patati et patata. Autant dire que les auteurs en avaient gros sur la patate en dessinant les contours de leur machine tordue.

Mais, encore une fois comme chez Goldberg, ne serait-ce pas la superposition d’éléments complexes, pour un but pourtant simple, qui permet d’en souligner la beauté ? Et n’est-ce pas en mettant trop de morceaux de reblochon qu’on fait les meilleurs tartiflettes ?

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bande-annonce

La fiche complète du film.

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