DEAD MAN de Jim Jarmusch (1995)

Proposé par Jeanba, rédigé par Phil.

“Ô Mort, vieux capitaine, il est temps ! Levons l’ancre !
Ce pays nous ennuie, ô Mort ! Appareillons !”

Charles Baudelaire dans Le Voyage (Les Fleurs du Mal).

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Oui, j’aime bien Charles Baudelaire. Et si entamer mon texte en citant l’un de ses poèmes peut paraître pompeux, voire prétentieux, sachez que comme d’habitude je fais ce que je veux et que c’est comme ça. En revanche, vous vous doutez bien que je n’ai pas choisi ces vers uniquement pour me la péter. Pas uniquement…

La Mort, ce “vieux capitaine” intransigeant, a décidé de pointer son doigt squelettique sur un petit personnage qui semblait n’avoir rien demandé à personne. deadman9En montant dans le train qui l’emmène à l’autre bout du continent, William Blake (pas le poète, l’autre) ne le sait pas encore mais il “appareille” pour son dernier voyage. Ce comptable de Cleveland à l’hideux costume et à la vie ennuyeuse va mourir dans peu de temps et ça, rien ni personne ne pourra l’empêcher. Dead Man est le récit de cet ultime périple. Mais la Mort a beau être une sacrée saloperie, elle n’en demeure pas moins également dotée d’un certain sens de l’humour et d’une belle part d’humanité. Grâce à elle, William Blake va enfin pouvoir se sentir vivant pour la première fois… Et p***** que c’est beau !

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Rompant totalement – et même violemment – avec tous les codes du Western, Jim Jarmusch parvient à construire un univers à part entière faisant de l’odyssée funèbre de William Blake un véritable OVNI visuel. Ici, pas de grands espaces à vous couper le souffle ni de “lonesome cow-boy” du Tegzass s’en allant à cheval dans le soleil couchant. A l’image de la Mort prenant peu à peu possession de William Blake, l’atmosphère est étouffante. Le choix du noir et blanc, les paysages brumeux de forêts denses, la crasse palpable, les plans ultra-rapprochés sur Johnny Depp agonisant… Tout contribue à cette sensation d’infernale et dérangeante suffocation.

Cela aurait pu devenir carrément intenable si Jarmusch n’avait pas ponctué son film de personnages tous plus fous et délirants les uns que les autres. Un indien féru de littérature, un chasseur de primes silencieux et cannibale, un missionnaire raciste, Iggy Pop… J’en passe et des meilleurs ! Les acteurs secondaires, tous excellents, semblent carrément s’éclater à jouer ces hurluberlus improbablement cinglés et Dead Man 34cela crée finalement un très agréable équilibre entre trouble et crises de rire.

D’ailleurs, même la musique est un personnage fou ! Jarmusch a fait appel au talent de Neil Young (s’il vous plaît !) qui signe ici un véritable chef-d’œuvre de bande originale. Improvisées pendant le visionnage de la version presque finale du film, les envolées psychédéliques de sa guitare électrique suivent de près l’état psychologique et le rythme cardiaque de William Blake du début à la fin de son voyage mortuaire. The Loner devient un acteur incontournable du film : il  ajoute sa couleur rock’n’roll à Dead Man et accentue cet aspect décalé que l’on affectionne tant chez Jim Jarmusch.

Donc oui, Dead Man c’est bel et bien de la poésie. De la poésie écrite à coups de Smith & Wesson, de Colt et de Winchester. De la poésie violente écrite avec le sang noir de la folie humaine dans tout ce qu’elle a de plus taré, de plus hallucinant et de plus drôle. Jamais la Mort – froide, implacable et cruelle comme chaque coup de feu que l’on entend dans le film -, n’aura été aussi belle. Une beauté à la fois saisissante et pratiquement insaisissable. On en vient presque à se sentir coupable d’apprécier à ce point le spectacle d’un homme qui meurt. Un délicieux paradoxe…

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Bande annonce

Pour en savoir plus sur Dead Man, c’est LA que ça se passe.

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5 thoughts on “DEAD MAN de Jim Jarmusch (1995)

  1. Snef dit :

    Excellent article !

  2. Anonyme dit :

    C’était déjà un de mes films fétiche, favoris, fuck! Et grâce à vous Mister Phil, (qui vous êtes enfin sorti les doigts… Private Joke!) j’ai bien envie de me le revoir en boucle cet OVNI cinématographique! Ce n’est qu’un avis, le mien, mais, et je vous cite « Et p***** que c’est beau ! ». Merci!

    • Phil dit :

      Merci, cher lecteur ! Ca a été un plaisir de le revoir, de le ré-écouter et d’écrire dessus. Alors si en plus, ça vous a donné envie… Moi je dis banco ! 😉

  3. Baptiste dit :

    Lire vos articles juste après avoir regardé les film c’est juste génial ! J’adore cette article, autant que le film lui même et qu’Iggy en bergère. Ca donne vraiment envie de se taper tout les Jim Jarmusch !
    Enfin bref top comme d’hab ! Yo

    • Phil dit :

      Merci beaucoup, mister Bat ! Tu veux te taper tous les Jarmusch ? Ben j’ai qu’une chose à te dire : FONCE !!
      Et n’hésite pas à revenir nous voir ! 😉

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