BIRDMAN d’Alejandro González Iñárritu (2015)

Séance commune du dimanche matin, chronique de Jeanba.

“I’m the answer to a fucking Trivial Pursuit question !!!”
Riggan, Birdman.

birdman

 

 

 

 

Solo de batterie. Grosse caisse et toms qui résonnent. Le rouge et le blanc luttant pour sortir d’un néant. Epilepsie typographique où la musique et le texte viennent pleuvoir sur la toile d’un écran noir. Certains génériques ont tendance à me plonger directement dans un univers où je me sens comme une saucisse dans un pain à hot dog : à l’aise et content d’être là. Mange-moi Alejandro !

Passé l’univers sonore à contre-courant de ces armées de Hans Zimmer habituelles (je me dis parfois qu’ils sont plusieurs), Birdman laisse songeur quant aux voies qu’il emprunte. Prendre Michael Keaton pour son rôle principal, c’est marrant mais personne n’y pensait plus depuis longtemps. A moins que Batman vienne à peine de sortir au Mexique – et là on comprendrait le choix d’Alejandro González Iñárritu -, le casting laisse songeur. Mais en fait pas du tout, le réalisateur semble tout à fait au courant du caractère pas bankable du tout de l’acteur flétrissant (vieillissant, je sais jamais). Alors quoi Alex, t’as décidé de jouer avec des handicapés… pardon, de jouer avec un handicap ?

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Apparemment c’est tout l’inverse. En prenant comme premier rôle un acteur sur le déclin, le génial mexicain se met au service de son scénario qui traite, heureux hasard quand même, exactement de ce sujet. Et c’est tout l’intérêt du procédé puisque le film parle essentiellement de la chute des frontières, dans tous les sens possibles. Alors je vous arrête tout de suite : non, on n’a pas pris Keaton parce que c’est un loser aux yeux de tous et que ça va être marrant de se foutre de lui. Il s’avère surtout que le type sait tenir un rôle et qu’il va amener le film plus loin que je ne l’aurais cru au départ, aidé en ça par des seconds rôles aussi intenses que la réalisation.

Birdman_courtesy_Fox_SearchlightEt la réal, parlons-en ! Pourquoi un choix aussi risqué que la mise en place d’un plan-séquence presque aussi long qu’un discours de Marion Cotillard aux Césars ? Encore une fois pour servir l’histoire, un montage sans raccords apparents permettant de rester en permanence avec les personnages, d’avoir l’impression de tout voir, d’être dans un environnement où les barrières n’existent plus. Une impression d’omniscience qui donne le vertige, à moins que ça ne vienne de la voix de cet étrange Birdy Nam Nam qui résonne comme les coups d’un pivert dans la tête de bois du héros. Mais bien sûr, tout ça n’est qu’une mascarade, un effet de manche, élimé d’avoir trop fait le spectacle. Ce trucage montre surtout à quel point tout est sans cesse voué à être caché, désespérément. Le théâtre embarque avec lui des hommes et leurs névroses, des ambitions grotesques, des coups de génie et des coups de pute, des crises et des rédemptions.

Pour une fois que je farfouille dans les articles sur un film, beaucoup semblent reprocher un côté bancal au procédé, une inutilité dans la prise de risque technique. birdman-emma-stone-edward-nortonAllez, je veux bien qu’il y ait quelques faux-pas, mais je ne me souviens pas qu’étant gamin je reprochais à la personne qui me lisait une histoire d’avoir la langue qui fourche sur certains mots difficiles. J’aimais l’histoire ou non, et j’aimais surtout qu’on ait pris le temps de me la raconter. La critique artistique manque parfois de respect du travail de l’artiste, et met une pression supplémentaire sur des projets qui ont parfois juste besoin de soutien pour devenir beaux. A l’image du personnage de la critique dans le film, il semblerait que certains aient pris une position avant même d’avoir entendu le moindre gazouillis de l’oiseau d’Iñárritu. Finalement, le réalisateur voulait faire une mise en abyme de son film sur la réalité, et voilà que l’inverse marche aussi bien. Bravo El Negro !!! (c’est son surnom, c’est comme ça, venez pas m’chercher). Bon après, si décidément on n’aime pas les piafs parce que c’est quand même chelou de pas avoir de bras, je peux comprendre.

Mais j’ai ressenti une finesse d’écriture dans Birdman qui me laisse penser que je pourrais revoir le film en découvrant encore de nouvelles choses. Moi qui ai toujours voulu prendre des cours d’ornithologie… Beaucoup d’angles différents sont attaqués en même temps, mais à l’image de la bande-son, sans cacophonie. Juste des rythmes qui s’entremêlent sans structures apparentes mais qui finissent par dévoiler une œuvre dense et continuellement mouvante. Birdman est aussi animal que le théâtre qu’il reproduit, il se tortille dans tous les sens, agité par tous les petits monstres qui l’habitent. Et il y aurait autant de danger à être hors de ses murs que dedans.

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Exactement comme dans la tête de Keaton qui abrite autant de démons ailés qu’il est persécuté à l’extérieur. On oublie parfois que le plus grand ennemi de quelqu’un, c’est lui-même. Ici, on vous fait la piqûre de rappel. C’est d’ailleurs le seul point commun qui relie les cinglés ego-tripés qui peuplent ce théâtre, une furieuse envie de fuir leur moi tout pourri en allant marcher sur celui du voisin. Et forcément, une telle valse des connards finit par donner des scènes jouissives à l’humour cynique, chose qu’on adore au Projet Skynet puisque nous savons très bien danser la valse (et être des connards).

Malgré une fin se résolvant dans les yeux d’Emma Stone, et sur laquelle j’aurais préféré fermer les miens, Birdman aura trouvé une belle façon d’exprimer le cynisme des gloires éphémères, les besoins de reconnaissance qui virent au pathétique, l’impossibilité d’exorciser ses culpabilités passées, et j’en passe parce que j’ai pas la journée non plus, j’ai rendez-vous avec mon psy et les voix dans ma tête.

 

bande-annonce

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La fiche complète du film.

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3 thoughts on “BIRDMAN d’Alejandro González Iñárritu (2015)

  1. Très beau texte, bien meilleur que le film qu’il prend pour sujet en vérité 😉 . J’ai bien peur de n’avoir pas la même affinité pour cet oiseau-là. Je fais d’ailleurs parti des détracteurs du « plan-séquence à tout prix » pointés du doigt dans l’article. « un montage sans raccords apparents permettant de rester en permanence avec les personnages, d’avoir l’impression de tout voir, d’être dans un environnement où les barrières n’existent plus. » Juste l’impression alors, parce que justement, le plan-séquence interdit toute vision omnisciente, toute mise en parallèle. Il n’interdit pas pour autant l’ellipse dont Inarritu use il est vrai astucieusement et je ne m’associe pas à ces bégueules qui pinaillent sur la finition des coutures. Son idée (qui m’est apparue sur le tard, je dois avoir le cerveau lent) est à mon avis plutôt de faire du théâtre dans le théâtre, le procédé nous mettant à la place du spectateur dans la salle ayant la possibilité de suivre les acteurs quittant la scène. Il n’empêche que son bla-bla outré sur le traitement infligé à la Kultur, sur ces pauvres artistes misérables qui faute de savoir gérer leur ego sacrifient femme et enfant m’a sérieusement fatigué. Quant à Michael Keaton, dans une performance qui fera date, est-il finalement moins cabot que dans le dernier RoboCop ? Je vais demander la réponse à mon masque.

    • jeanba dit :

      Je reconnais le côté cabot de Michael Keaton dans une prestation qui heureusement le demande. On pourrait même se demander si ce ne sont pas certains de ses défauts de jeu – collant parfaitement à son personnage – qui font de sa prestation un si bel objet. Après que le discours de défense de l’artiste maudit puisse énerver, je peux comprendre. Mais seulement si on omet son discours parallèle pourtant présent dans le film. Celui de la responsabilité des artistes de leur propre destin, et parfois de leur responsabilité entre eux. Il serait sympa d’ailleurs de revoir le film plusieurs fois en changeant son angle de pensée à chaque fois. Mais bon, si il t’a fatigué ça risque de virer à la torture.

      • Le fond du discours sur l’artiste a tout pour être passionnant, mais c’est la manière dont il nous l’assène qui vraiment a le don de m’énerver dès que j’y repense. Ceci dit, Je ne dis pas que je ne le reverrai pas un de ces jours. Ce serait même encore mieux si Inarritu se décidait à faire un « director’s cut » sur son plan-séquence.

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