BALADA TRISTE DE TROMPETA d’Alex de la Iglesia (2010)

Proposé par Jeanba, rédigé par Phil.

“L’art du clown va bien au-delà de ce qu’on pense. Il n’est ni tragique, ni comique. Il est le miroir comique de la tragédie et le miroir tragique de la comédie”.

André Suarès dans Remarques.

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Hey Jeanba, tu sais ce que c’est la coulrophobie ? Mais non, c’est pas la peur des gens “cool comme Fonzie”, sois pas débile. La coulrophobie, c’est la phobie des clowns. Arrête de te marrer, c’est très sérieux ! Y a des gens, quand ils croisent un clown, ils se mettent à pleurer ou ils stressent à mort. Y en a même qui peuvent être pris de spasmes et tout ! Toi, je te connais bien, un clown ça te fait rigoler, hein petit coquin ? J’en étais sûr… Et ben dis-toi qu’à d’autres, les clowns, ça leur fout grave les jetons. Je sais pas, ça vient peut-être de la crainte de se prendre une tarte à la crème dans la tronche ou de se faire mouiller par une boutonnière arroseuse… Qu’est-ce que j’en sais, moi ?? balada-triste-trompeta1Mais je miserais plus sur le souvenir de Grippe-sou (a.k.a. Pennywise pour les anglophones). Mais si, tu sais, le clown-tueur dans Ça de Stephen King. Il faisait bien flipper lui… Mais bon, c’est pas le problème. Le problème c’est que tu me refiles Balada Triste de Trompeta à chroniquer – film que je n’avais encore jamais vu – sans même te demander une seule seconde si je suis coulrophobe ou non. Bon, t’as de la chance, je le suis pas. Mais quand même, c’est pas très “esprit d’équipe” tout ça. Bravo, Jeanba ! Sympa !

Dans un souci de santé publique, je préfère donc vous prévenir, chers lecteurs : si vous tremblez d’horreur en face de chaussures taille 63 ou si vous vous mettez à convulser à la vue d’un nez rouge – en bref si vous vous sentez d’une manière ou d’une autre appartenir à la catégorie des coulrophobes – évitez ce film à tout prix ! Fuyez !! Car il n’y a pas un, ni même deux, mais TROIS clowns dans Balada Triste de Trompeta !!! Et puis voilà les clowns…

Balada Triste de Trompeta dirigida por Alex de la Iglesia

En fait, c’est une histoire d’amour. Mais avec des clowns (ben ouais, les clowns aussi ont le droit d’être amoureux). Ca se passe à Madrid en 1973. Javier débarque dans un cirque pour se faire engager. Il est le fils d’un clown célèbre, mort pendant la guerre civile (1936-1939) après avoir été enrôlé de force dans l’armée espagnole pour aller massacrer des rebelles nationalistes par douzaines à grands coups de machette (c’est le prologue du film, la guerre dans tout ce qu’elle a de plus grotesque). Profondément traumatisé par cet épisode,LastCircus_876964004282_3PS et bien qu’il souhaite suivre les traces clownesques de son papa, Javier ne pourra jamais faire rire. Et ouais, c’est comme ça. Il est condamné à être le clown triste (celui qui ressemble au Pierrot des sucettes).

Dans ce cirque madrilène, il va donc travailler avec Sergio, clown Auguste de son métier (celui qui fait des blagues, avec le nez rouge, les tartes à la crème et les chaussures taille 63). La passion de Sergio, c’est de faire marrer les enfants et il fait ça très bien. C’est d’ailleurs un peu grâce à lui que le cirque survit dans cette période difficile. Mais dès qu’il enlève son nez rouge et son maquillage, Sergio se transforme en un personnage autoritaire à l’extrême et en gros alcoolo qui tabasse régulièrement sa copine, la belle trapéziste Natalia. The_Last_Circus-771934997-largePas très rigolo, ce clown en fait… Le problème c’est qu’à peine arrivé, Javier flash direct sur Natalia et commence à tenir tête à Sergio, ce que personne n’avait jamais osé faire. C’est ainsi qu’il attire l’attention de la trapéziste. Cette dernière, éternelle indécise (en cœur comme en coupes de cheveux), se rapproche de Javier et commence à jouer un jeu dangereux entre les deux clowns : d’un côté, elle ne peut s’empêcher d’être sexuellement attirée par la bestialité primitive de Sergio, quand bien même elle se reçoit de grosses tartes (pas à la crème) dans sa jolie petite face ; de l’autre, elle est touchée par la timide sensibilité et par le courage de Javier qui veut “la sortir des griffes de ce tyran à n’importe quel prix”. Deux clowns, une trapéziste, tout plein de possibilités…

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Parmi toutes les possibilités offertes par ce triangle amoureux, le réalisateur Alex de la Iglesia vous propose ici l’option “partage grave en couille vers les strates supérieures de la folie destructrice et meurtrière avec un nappage dégoulinant d’humour noir foncé et une pointe de gore”. Vous voyez le genre ? Ouais, Balada Triste de Trompeta c’est carrément un film extrême ! A première vue, il ne cherche qu’à heurter violemment les esprits avec des images et des situations à la fois fortes, drôles, dérangeantes et parfois à la limite du supportable. Et pour mon premier visionnage, j’avoue avoir eu du mal à me laisser embarquer par le film. balada-triste-de-trompeta_02Malgré son esthétique irréprochable et sa mise en scène virtuose (là-dessus y a vraiment rien à dire), Balada Triste de Trompeta a voulu m’emmener trop loin et de façon trop brusque.

Mais en faisant mes recherches pour cette chronique (ben ouais, je fais des recherches), j’ai compris que j’étais passé à côté de pas mal de trucs du fait que je suis un peu limité en histoire de l’Espagne d’après-guerre (ça peut arriver… Mais en même temps, je fais ce que je veux). Car oui, ce que j’ai compris, c’est qu’Alex de la Iglesia a blindé son film de symboles forts, de références historiques et de métaphores en tous genres qui, une fois que je les ai saisies (trop tard… ouais, je sais, j’ai le cerveau lent) m’ont fait poser un regard nouveau sur le film.

Derrière cette folie visuelle perturbante, se cache en fait une analyse très intéressante de l’Espagne franquiste. Le triangle Sergio-Natalia-Javier représente l’emprise qu’avait Franco sur l’Espagne et le combat que livraient ses opposants pour “la sortir des griffes de ce tyran à n’importe quel prix” (vous pigez maintenant ? Parce que moi j’avais pas pigé au début)Balada-triste-09. Lorsqu’on capte aussi ce que représentent par exemple le monument el Valle de los Caidos et l’attentat contre Luis Carrera Blanco pour cette période de l’histoire espagnole, on comprend que Balada Triste de Trompeta est en réalité bien plus subtil que ce qu’il n’y paraît en façade, une façade volontairement bourrine, magnifiquement sombre et follement dégueulasse. Alex de la Iglesia met donc ici son plus beau costume de clown complètement taré pour nous conter une époque trouble qui laissa une marque indélébile chez tous les ­­Espagnols.

Parce qu’un clown, c’est quoi finalement ? C’est un funambule à la fois drôle et effrayant qui se balade constamment sur la fine corde tirée entre le tragique et le comique, l’amour et la haine, la raison et la folie.

Mais aussi, finalement, entre la vie et la mort.

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bande-annonce

Pour en savoir plus sur Balada Triste de Trompeta, c’est par ICI que ça se passe.

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