LA CITÉ DE DIEU de Fernando Meirelles et Kátia Lund (2002)

Proposé par Phil, rédigé par Jeanba.

« Le soleil est pour tout le monde, la plage pour quelques uns. »

Buscapé, La cité de Dieu.

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Paulo Lins sait écrire sur la favela, car Paulo Lins est enfant de la favela. Auteur du roman La Cité de Dieu (1997), il a fourni un travail considérable pour retranscrire ce qui se passe dans les méandres chaotiques des ruelles de Rio de Janeiro.
De la chaleur suffocante de la cidade, Lins aidera les réalisateurs Fernando Meirelles et  Kátia Lund à extraire les histoires de ces hommes-enfants du tumulte de la violence.

cite-de-dieu-2Buscapé, petit gars aux rêves de photographe qui n’aime pas travailler avec les muscles, va s’improviser en conteur d’une histoire maillée par les parcours violents de ces gosses grandissants. Les premières scènes permettront vite de se faire agripper par la puissance narrative de ce chef-d’œuvre. Lumière chaude, atmosphère décontractée, gamins aux sourires malins… On a toutes les raisons de se sentir bien au milieu de notre nouvelle bande. Malheureusement, ce qu’on prend pour de l’espièglerie est en fait un engrenage sans limite vers l’ultra-violence. Quand certains gosses jouent encore aux billes, d’autres n’attendent pas d’être plus haut que trois pommes pour être à l’origine d’un bain de sang.

cite-de-dieu-1Un gamin ça rêve… Mais dans la Cité, il vaut mieux rêver vite. Car la vie a une fâcheuse tendance à être sacrement courte par ici ! Comme marchant sur un fil au dessus du gouffre, les jeunes cariocas sont bien trop agités pour pouvoir tous tenir en équilibre dessus. On aura vite fait de perdre son premier ami avant de voir tomber sa première dent de lait. Et pourtant, la Cité de Dieu est aussi le théâtre d’histoires tout ce qu’il y a de plus normales et de plus touchantes : amitiés, amours de jeunesse, jeux d’enfants. Le quartier est loin d’être déshumanisé. Bien au contraire ! Dans la Cité de Dieu, les gens vivent et ils vivent fort ! Après tout, qui sait de quoi demain sera fait ?

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C’est donc entre la fatalité de la violence nihiliste et l’impossible expression d’un espoir pourtant réel que nous grandissons avec les personnages. Les rescapés de cette enfance chaotique – alors que les rôles sont déjà distribués depuis longtemps – vont amorcer leur jeunesse adolescente avec l’appétit du jaguar. Les gosses sont devenus des hommes, ou presque. Ils sont avides de pouvoir et prêts à terroriser ceux qui ne suivent pas leur course folle pour le contrôle des quartiers.

cite-de-dieu-7En frères terribles de la favela, Zé Pequeno et Bené, cristallisent la brutalité, la fraternité, la folie, l’amour et les espoirs ternis qu’engendre la Cité de Dieu. Toutes ces histoires qui gravitent dans un ballet frénétique sont solidement contées par des comédiens d’une justesse parfois dérangeante. Quand un gosse sait mimer à ce point l’angoisse et la douleur, on se demande où se situe la frontière entre comédie et réalité. Surtout lorsqu’apparaît au casting un si grand nombre d’amateurs : pratiquement 200 mômes sortis du quartier, dont plusieurs en rôles principaux !

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Mais les grands noms ne déméritent pas pour autant. La prestation du chanteur Seu Jorge dans le rôle de Mané Galinha vient donner la vision de la résignation d’un homme face aux événements et montre combien il est facile de passer du statut de victime à celui de bourreau. Il montre combien la frontière entre le bien et le mal est mince dans le désordre de la Cité de Dieu. Chacun des personnages tient sa part de complexité et de nuances subtiles qui rapprochent un peu plus de la réalité, donnant cette densité si particulière au film. Cidade de Deus n’est pratiquement pas fiction. C’est plutôt la reconstitution minutieuse et esthétisée de la vie de ces truands. Le constat froid de la brutalité, peint avec les tonalités du Brésil. Un tableau ultra-réaliste où jamais le rouge et l’ocre n’auront été des couleurs aussi froides.

bande-annonce

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Tout ce mélange, lié par une bande-son hétéroclite, permet de s’attacher profondément aux histoires, aux personnages, aux acteurs, à la Cité de Dieu elle-même (que l’on peut d’ailleurs retrouver 10 ans après, dans ce reportage de Cavi Borges).
Sans jamais oublier combien la vie dans la favela est une lutte terrible et constante pour la survie, c’est un visionnage qui laissera une cicatrice malgré tout auréolée d’une certaine tendresse.

S’enfoncer un peu plus dans les ruelles de la favela ICI.

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One thought on “LA CITÉ DE DIEU de Fernando Meirelles et Kátia Lund (2002)

  1. Remarquable article (très bien écrit, très immersif) qui me replonge dans ce film vu il y a assez longtemps lors d’un passage à la télévision. J’ai en effet souvenir de ce style très proche du documentaire, un des premiers du genre ce qui le fit se démarquer à l’époque. On retrouvera cette sensation de cinéma vérité dans « Gomorra » par exemple ou même chez Blomkamp (« District 9 » et, dans une moindre mesure, « Elysium » dans lequel joue d’ailleurs Alice Braga). J’ai souvenir également d’une image extrêmement polarisée, utilisant beaucoup de filtres qui donnaient une vision à mon goût un peu trop esthétisante des favelas. En tous cas encore bravo pour cet article.

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